Entretien : Pierre Salvadori – Pio Marmaï

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Nous avons eu le plaisir d’assister à l’avant-première de En Liberté ! de Pierre Salvadori en sa présence, en compagnie de son acteur Pio Marmai pour un moment de questions / réponses, à la fois très instructif et super drôle. Un grand merci à eux deux pour leur temps et leurs réponses, à Memento Films Distribution ainsi qu’à Jean-Luc Brunet pour l’organisation et l’invitation, ainsi que Roberto Rodrigues !

La critique du film est à lire ici !

D’où vous vient toute cette histoire ?

Pierre Salvadori : C’est toujours un peu compliqué de répondre à ça. Au fond, cette histoire vient du désir de la raconter. Je pars toujours du genre, je me suis rendu compte que les 3⁄4 du temps, lorsque je m’assois en face d’un scénariste, ce n’est pas “J’ai eu cette idée, j’ai vu ça” mais vraiment du genre. “Faisons une comédie”, puis “Faisons une chronique, lente, mais drôle”… La première phrase que j’ai dite à Benoît (Graffin, le co-scénariste) était “Je veux une comédie qui mélange plein de genres”, qu’elle soit drôle, violente, bouleversante, un peu pop et colorée… On avait deux / trois idées, Benoît m’a parlé d’un braqueur, un innocent mis à en prison et qui en ressort en voulant commettre le crime pour lequel il a été condamné. J’avais l’impression que ça tomberait court, il y a déjà beaucoup de comédies sur un amateur qui fait un braquage, quelque chose qui le dépasse un peu, de l’ordre de la maladresse… Et après, dans quelque chose de plus intime, une conversation avec ma mère “Les mères font les pères.” Au début, je comprends pas le jeu de mots…

Pio Marmai : Attends parce que moi non plus je saisis pas là. En référence évidemment à la fonction territoriale des gens qui travaillent à la mairie !

Pierre Salvadori : Non voilà, au début j’avais compris ça.

Pio Marmai : Oh, je saisis toute la finesse de ta mère…

Pierre Salvadori : … Je dis “Pardon ?” elle me dit “Je t’ai toujours raconté, ton père, en contre-plongée, dans le soleil couchant, homme fort” et sans doute… Et au fond, cette idée là j’ai trouvé ça intéressant, d’un enfant qui ne voudrait pas trop entendre la vérité vraie sur son père et d’une mère qui prend en charge le récit comme ça. J’ai pensé que ça pouvait être intéressant et tout doucement on a réussi à rassembler ces deux histoires avec cette femme qui serait la veuve du mec qui a pris la peine de prison. Je pars tout le temps de personnages, non pas de situation. Avec Pio, une névrose, une colère qui cherche à donner du sens au temps perdu, une sorte de chimère face à une femme qui tente de rattraper les fautes qu’elle n’a pas commises. A partir de là c’est quelque chose d’assez abstrait mais j’ai deux personnages qui sont forts, une potentialité de fabriquer une fiction. J’ai imaginé elle + lui et après on a écrit l’histoire, mais au départ c’était vraiment des personnages, pas des situations.

Pio, est-ce un rôle facile à jouer pour vous ? Comment l’avez-vous ressenti ?

Pio Marmai : Comme dans un truc en latex en fait, c’est rigolo quand on le lit sur le scénario mais c’est vrai que j’en parle assez souvent, c’était un moment assez délicat. Déjà, jouer à poil devant des gens c’est pas évident, mais alors avec un truc en latex et un masque en cuir… Il y a un panel émotionnel, en particulier dans la séquence du braquage qui demandait à la fois beaucoup d’abandon, mais aussi une sorte d’endroit de violence que je n’avais pas encore exploré au cinéma. Globalement ce sont des situations assez extrêmes. C’est une écriture qui paraît assez évidente quand on la lit, mais à incarner ce n’est pas toujours facile, c’est très littéraire à certains moments, il y a parfois une forme de poésie, un rythme qu’il faut trouver. Il y a là un truc très écrit que j’aime beaucoup, qui fait plus penser à l’écriture théâtrale dans ce que j’ai pu faire ailleurs que je n’ai jamais rencontré au cinéma dans mes films antérieurs. C’était très excitant mais jamais acquis. Ça me foutait les jetons, j’avais très peur d’être à côté de la plaque mais en même temps, j’étais comme une petite pile. Tous les jours on faisait des trucs de dingue avec Adèle, c’était fou ! Des trucs qui prennent feu, des braquages avec des gods… Ça paraît con à voir comme ça mais c’était très excitant et cela demandait beaucoup de travail.

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©MementoFilmsDistribution

Pierre Salvadori : C’est l’assistant qui me disait ça. “Pierre, il y a pas une scène où on peut se dire “Bon là c’est juste un champ / contre champ dans un restaurant” “, c’était intéressant de se dire qu’il y avait toujours un enjeu dramatique, un enjeu de réalisation….

Pio Marmai : Je pense que la rencontre avec Adèle Haenel (j’avais déjà travaillé avec elle) m’apporte beaucoup, je peux la regarde jouer je m’abandonne complètement… Le temps passe et je trouve ça agréable, c’est rare. Quelqu’un qui a une énergie, un moteur !

Comment s’est passé le début de tournage pour / avec Adèle Haenel ?

Pierre Salvadori : Adèle avait jamais fait ce type de comédie, elle était jamais allée vers un truc très physique comme ça, burlesque… Je l’avais vu dans Les Combattants où elle jouait très en retenue, face à des situations un peu décalées un visage impassible. Je sentais qu’il y avait un tel désir, je l’avais vu au théâtre j’étais pas sûr, on avait fait des essais avec Pio qui me disait tout le temps “Elle est formidable ça va être super” et moi je ne savais pas, j’avais peur, “Est-ce qu’elle aura cette modestie et ce sens de la comédie ?”. La première semaine, elle en faisait des caisses c’était un peu compliqué, avec des gestes pas possibles… Vous savez, une comédienne qui commence un film, qui arrive le premier jour et qui ne vous connaît pas – Pio me connaissait, pas Adèle– … Moi j’ai toujours cette image, imaginez-vous rentrez dans une pièce obscure, noire et on vous dit “Il y a des trous partout avec 30 mètres de profondeur.” On sait pas. Donc “Action !” et comment je dois jouer ce truc ? Moi je suis pas du tout dans des situations vraisemblables. Le vraisemblable m’intéresse mais pas du tout, la vérité m’intéresse. Les acteurs sont un peu perdus au départ ; donc Adèle il lui a fallu perdre 5 jours. Je comprends un peu une nouvelle théorie avec les acteurs, il faut le week-end et la première semaine où ça infuse et le lundi, je vois s’il en faut encore pour 6 semaines ou si tout à coup, un déclic s’opère par défaut. Adèle, quand elle est revenue le lundi, c’est comme si elle avait compris quelque chose, elle osait énormément, elle avait une sincérité totale dans les situations… je savais qu’on pouvait aller loin. Il faut juste un petit temps d’adaptation, vous voyez bien que l’univers n’est pas crédible. Après c’est merveilleux, on sait que l’on peut oser plein de chose.

Pio, à quoi on pense quand on vous propose un rôle comme celui-ci ? On se sent privilégié d’un rôle aussi rare dans une comédie comme celle-ci ?

Pio Marmai : J’essaye de m’en rappeler… Un rapport un peu tronqué, nous nous étions déjà rencontrés sur un court mais ce n’est pas parce que l’on est ami avec quelqu’un que c’est plus évident de travailler ensemble. C’est exigeant, mais quand c’est un projet de Pierre, c’est très singulier, je serai toujours fasciné par cette composition. Je crois avoir fait semblant que tout était normal mais à l’intérieur, j’étais une sorte de boule de lave en fusion balle nucléaire. J’espère pouvoir en faire encore quelques-uns avec Pierre mais je pense que c’est pour cette raison que je fais ce travail, pour des films comme ça. 

Avez-vous un univers inspiré de la BD ? 

Pierre Salvadori : J’ai beaucoup lu, la BD m’a longtemps accompagné. Depuis quelques temps, je me dis que je suis l’enfant de Goscinny. J’ai relu un peu sa vie et d’autres trucs, j’ai grandi avec la bande-dessinée et le côté haletant, généreux et profondément démocratique. J’aime la BD et je continue d’avoir des adorations, pour moi c’est très important et chez moi, j’en ai des murs entiers. Peut-être que ma BD rejoint le film pour sa liberté narrative, je ne sais pas…

Ce lâcher-prise qu’il y a dans le scénario a inspiré votre titre ?

Pierre Salvadori : Lors de l’écriture, le nom donné était « L’île aux esclaves » inspiré d’une pièce de Marivaux et après, j’ai réalisé que c’était trop prétentieux de le nommer de cette manière. Une scène d’un bordel SM avec une descente de flics au départ avait été nommée « L’île aux esclaves« . Par la suite c’est devenu « Remise de peine« , j’aimais bien la mélancolie dans ce titre mais j’ai appris qu’un roman de Modiano portait déjà ce nom, puis « Peine perdue« , déjà pris par un groupe… Mais c’est après, en discutant avec les distributeurs que l’on m’a dit « Pierre, ça nous aide pas un titre comme ça« , chose que je peux totalement intégrer. J’ai essayé de trouver un truc rigolo, vif. Effectivement, « En Liberté » me parlait plus pour la mise en scène que pour l’histoire, c’est une jeune femme qui est prisonnière de sa culpabilité et lui, Antoine, un personnage entravé par sa colère et ses violences, Louis, un amoureux muet et Audrey, peut-être la seule à avoir de la liberté par son amour infini qu’elle lui porte. Si vous voulez ce titre joue avec tout ça, il dit quelque chose de très sincère sur la façon dont j’ai essayé de le faire.

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La musique porte vraiment le film. Donnez-vous des directives au compositeur ?

Pierre Salvadori : C’est exactement comme avec les comédiens, on ne donne pas de directive, il faut qu’on arrive à parler la même langue, c’est à dire que l’on ne peut pas faire quelque chose de façon autoritaire, il faut toujours trouver de façon intelligente un langage commun. Camille (Bazbaz, compositeur du film) c’est comme Pio, des alliés, avec qui on a des liens forts, l’envie de tendre vers quelque chose qui semble être un idéal. Nous avons les mêmes goûts en musique, je lui dois une approche de film un peu sauvage, drôle. Le plus dur à trouver c’était pour les petites pastilles, je cherchais quelque chose d’ironique sans que cela parte dans du James Bond. On a beaucoup fonctionné par références, il nous fallait des musiques qui portent un peu le film. C’était difficile, long, on a eu de l’ambition pour ce côté là et je suis vraiment heureux du résultat.

Pour vous, En Liberté !, c’est un film de « djeun’s » ?

Pierre Salvadori : … C’est très difficile, c’est jusqu’à quel âge que l’on est djeun’s ? J’ai commencé très jeune à faire des films, à 26 ans et autour de moi, il n’y avait que des vieux. Quand j’ai commencé à faire des films comme réalisateur, j’avais l’impression de ne pas faire des films de ma génération pour le choix de genre qui n’était pas propice à l’époque. C’est très compliqué cette idée, je ne pense pas du tout à ça, je n’essaye surtout pas d’envoyer des signes d’une énergie… Je fais des films en liberté et c’est peut-être ça qui met du temps à apprendre. Être libre. J’ai mis 20 ans. Je ne cherche pas à appartenir à une génération. Je fais des films en toute sincérité mais en revanche, je m’autorise aujourd’hui des choses que je n’osais peut-être pas il y a plusieurs films.

Vincent Cassel a dit : « Je suis assez émotif, me retrouver devant les caméras me déstabilise. Le travail de l’acteur, c’est de maîtriser ce moment et de s’en servir. » Pio, partagez-vous ce sentiment là et votre rapport au jeu et à la caméra ?

Pio Marmai : Je sais pas si ça me rend anxieux, je fonctionne pour l’idée que je ne joue pas pour une personne mais une équipe, des gens présents à ce moment là. Je me sens moins dans le besoin de me démontrer, de dire « Regardez-moi« . Je sais que je suis assez fier de mon travail. Ce que j’aime faire aujourd’hui, c’est prendre des directions singulières, extrêmes, un peu insolentes, étonnantes, j’aime travailler avec des partenaires où je ne sais pas si ils vont me mettre un coup de couteau ou me prendre dans leurs bras, où je me dis qu’il va se passer quelque chose, c’est ça qui me fascine.

Lorsque vous préparez un film, en regardez-vous beaucoup d’autres ? Êtes vous de grands cinéphiles ?

Pierre Salvadori : Oui, quand je ne sais plus, quand j’ai besoin d’exigence. Je revois des films que j’aime, de gens que j’aime, avant de faire En Liberté ! j’ai beaucoup revu les films de Jonathan Demme, un cinéaste qui est mort récemment et que j’adorais. Il avait une grande liberté formelle, il mélangeait plein de genre et je me nourris beaucoup des films des autres, je les intègre et je tente de recracher quelque chose qui n’est pas une imitation. Je suis principalement nourri du cinéma américain des années 50, un cinéma profondément démocratique, populaire.

Pio Marmai : Je regarde très peu de films en général, je ne suis pas forcément très cinéphile, un peu comme tout le monde je vois des films de Fellini à Fast & Furious. Je suis plus sensible aux expositions, à des œuvres plastiques, c’est un truc d’énergie. Pendant le film j’ai été très rigoureux, focus sur le texte et le travail.

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Bande annonce

En salles le 31 octobre 2018.

La critique du film est à lire ici !

Propos recueillis par Florian Fessenmeyer lors du questions / réponses entre l’équipe et les spectateurs.

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