Rencontre : Pupille – Jeanne Herry – Olivia Côte

Pupille, présenté en avant-première dans les locaux de Canal+, a été projeté avant un temps de questions / réponses en présence de la réalisatrice et scénariste Jeanne Herry et sa comédienne Olivia Côte. Merci à elles pour leurs réponses et leur humour et comme toujours, merci à StudioCanal, à Jean-Luc Brunet et Roberto Rodrigues ! 😉

La critique du film est à lire ici !

Quelle est la genèse de ce film ?

Jeanne Herry : Une amie cherchait à adopter depuis un certain nombre d’années. Un jour, elle m’a appelée pour me dire que les services avaient un bébé pour elle et que si tout allait bien, il serait chez elle dans 10 jours. Je me souviens, elle marchait dans la rue et je pouvais entendre beaucoup d’énergie et d’émotions dans sa voix, partagée entre de l’euphorie et de la panique. Instantanément, j’ai pleuré. Ça a allumé énormément de questions dans ma tête “Mais d’où vient ce bébé ? Pourquoi elle est comme ça ? Pourquoi on la prévient au dernier moment ? Pourquoi elle est surprise qu’il soit français, en bonne santé ?” et je me suis dit qu’il fallait que j’aille comprendre et interroger ce processus, avec les protocoles qui encadrent l’accouchement sous X, en France, l’adoption… Je suis partie avec sa bénédiction et juste sa recommandation… enfin plutôt son ordre de ne pas raconter son histoire. J’avais un contact, je me suis documentée… J’ai rencontré plein de femmes et de travailleurs sociaux qui ont accepté de me raconter leurs quotidiens.

Avez-vous découvert comme nous, spectateurs, ces métiers incroyables et ces gens totalement dévoués ?

Jeanne Herry : Oui bien sûr. J’ai commencé sans ne rien savoir, ça m’a d’ailleurs un peu frappée concernant cette proche que j’avais finalement peu interrogée en 8 ans et qui vivait en parallèle de ma vie, dans sa propre vie, un parcours très fort et bouleversant. Finalement, je l’avais pas si bien mesuré que ça et en me documentant, je voyais bien qu’il y avait matière à faire un film concernant les lois d’attachement aux lois françaises, notre société, le rapport de la France à ces travailleurs sociaux… Tous ces éléments étaient tellement intéressants que je n’avais pas le sentiment de perdre mon temps, plus je me documentais plus j’y trouvais une sève romanesque, que si j’arrivais à diriger tout ça je pouvais créer quelque chose de très fort, de très cinématographique à travers une fiction. Tout m’a intéressée, allumée, et voilà.

[Question d’une spectatrice] Je suis une maman d’un pupille. Vous imaginez bien que ce film me remue énormément. Comment avez-vous pu être aussi proche de la réalité ? C’est incroyable sur tous les niveaux : l’avant, pendant, l’après, les entretiens, les émotions… Incroyable de justesse.

Jeanne Herry : Malgré la volonté de faire une fiction, c’est dans une dimension documentaire importante pour le projet. Je me disais “Imagine, tu as vécu ce parcours, comment pourrais-je faire comprendre ces épreuves aux personnes n’ayant pas connaissance de ces procédures ?”. Il y avait l’importance de mettre tous les enjeux de chaque profil en avant et surtout de s’approprier tout le vocabulaire des professionnels pour être le plus juste possible.

J’ai le sentiment que cet angle n’avait jamais été abordé au cinéma. L’adoption en général oui, mais ça, je ne l’avais jamais vu.

Jeanne Herry : Je me suis dit, c’est vrai que lorsque l’on s’interroge sur l’adoption, on passe par l’adoption internationale, sauf que moi je ne la trouve pas plus romanesque que l’adoption nationale, surtout dans le contexte de l’adoption sous X où, lorsque j’ai vraiment compris ce qu’il se passait, le cadre, ces femmes (souvent jeunes) et ces deux mois de rétractation où l’on vous dit “On vous le garde et vous pouvez revenir le récupérer, vous avez deux mois, deux mois pour interroger ce geste.” On est dans une situation de fiction qui est incroyable, les enjeux sont tellement relevés, c’est ça que j’ai trouvé romanesque. Lorsque l’on parle adoption, c’est souvent du point de vue des adoptés, la recherche des origines. Mais moi j’ai voulu m’interroger sur les origines et j’ai voulu circonscrire la temporalité sur une période très brève.

Pupille_Realisatrice_Jeanne_Herry.jpg©StudioCanal

[Question d’une spectatrice, psychologue dans un service accueil adoption.]
Vous mettez à jour tout ce que l’on traverse, ce que l’on vit et ce que l’on accompagne. Vous avez su dégager une grande force d’identification pour tous les personnages. On entend ce que l’on dit nous aussi, je me suis retrouvée dans plein de mots. L’accompagnement de l’enfant, son projet de vie, la protection de l’enfance…

Jeanne Herry : J’ai adoré rencontrer ces travailleurs sociaux et écouter leurs mots. Ça a été une motivation pour faire ce film et l’écrire, baigner des acteurs dans des “séquences psychologiques”, càd tous ces entretiens, cet accompagnement par la parole ce n’est pas du creux. Mes personnages ne parlent pas pour donner des informations au spectateur mais parce que à ce moment de leur vie, l’action est émotionnellement très relevée, avec la parole.

Le film se base également beaucoup sur les regards, en plus des dialogues. Regarder l’enfance, l’accompagner par ce regard. Gilles Lellouche en tant qu’assistant maternel qui autorise l’enfant à regarder sa nouvelle mère, c’est très beau.

Jeanne Herry : J’aimais beaucoup l’idée que le bébé se refuse de regarder les parents, jusqu’à ce que l’assistant social lui dise “Vas-y, tu peux.” Je trouvais ça fort, j’ai décidé de prendre ça. Il y avait beaucoup d’enjeux pour cette scène, mais c’est ça le cinéma. Pendant très longtemps, le film ne se nommait pas “Pupille”, mais “Les champs de fleurs”. Les distributeurs voulaient quelque chose de plus percutant, j’ai pensé à “Pupille” sans vraiment y croire jusqu’à ce que je prenne conscience que cela résonnait avec son statut vis à vis de la société et sur la question du regard.

[Question d’une spectatrice, responsable du service d’adoption.]
La question du regard, du bébé, c’est extraordinaire du début à la fin, dans cet enjeu qui est au cœur de notre travail, du vécu de la famille, on aime dire que nous sommes des passeurs dans notre travail. C’est vraiment très touchant pour nous, professionnels. On pourrait être déçu tant nous sommes pointus dans notre travail et finalement, je suis impressionnée par la véracité du film.

Jeanne Herry : Je vous ai beaucoup admiré, tous. J’ai voulu montrer des gens qui travaillaient bien, j’imagine bien que certains ne bossent pas autant, mais c’était pour montrer le degré de nos lois, ce qu’elle demande aux travailleurs sociaux, de venir arrondir, compenser, accompagner ceux qui souffrent, parce que le temps, la vie, la société. Je me suis dit que c’était quelque chose que j’aimais de mon pays, qui me reliait sans doute avec d’autres français et ce qui nous faisait ce sentiment commun, d’être un peuple.

[Question d’une spectatrice, présidente enfance famille adoption et membre du conseil national d’accès aux origines personnelles.]
Merci pour la façon dont laquelle vous avez filmé / amené cette femme qui laisse cet enfant, obligatoirement cela amène une réaction pour chacun de nous très subjective mais elle est filmée de façon très empathique, notamment par la représentante du CNAOP, très bienveillante. Souvent ça s’oublie et ici, elle est filmée avec beaucoup d’empathie. Je tiens également à féliciter madame Cote pour son rôle d’assistante sociale qui va voir des postulants pour leur dire que non, ils ne sont pas prêts. C’est pas facile et c’est la réalité des travailleurs sociaux qui ne sont pas là pour donner un enfant à une famille qui n’en a pas mais à un enfant qui n’a pas de famille. C’est pas un rôle facile, ce n’était pas évident de le mettre dans un film, alors merci.

Olivia Côte : C’était un point très fort, cette scène là. Je me demandais comment faisaient ces personnes qui exercent ce métier et j’ai eu le besoin d’en rencontrer. Je ne sais pas la fréquence de cette situation mais c’est terrible. Cela m’a fait beaucoup de bien de voir que cette personne s’en sort, qu’elle ne souffre pas trop…

Jeanne Herry : Olivia exerce à merveille dans cette séquence, qui nous a demandé plusieurs heures. Elle était beaucoup dans l’empathie et je le comprend, mais il fallait la diriger pour qu’elle s’impose dans son rôle. Moi, j’ai eu la chance exceptionnelle de faire des enfants en faisant l’amour dans une chambre, bravo et merci la vie mais sans ça, ça aurait probablement été une immense souffrance et l’adoption aurait été une solution. Le fait est que la société est plus empathique vis à vis de ces couples adoptants.

Quel temps de gestation pour écrire le film ? Le réaliser ? Quel rapport à la musique ? Celui-ci s’ouvre avec un silence très pesant.

Jeanne Herry : Le temps d’écriture, à peu près 2 ans avec 4 mois de documentation. La réalisation, environ 3 mois de préparation, 9 semaines de tournage et 6 mois de post-production.

Pour la musique, les silences pesants, par goût. Comme spectatrice et comme réalisatrice, j’aime tellement la musique que lorsqu’elle est là, j’ai presque envie qu’elle prenne toute la place, j’en mets peu étant donné que je dialogue beaucoup et j’ai une passion pour les acteurs et leurs voix, leurs jeux, leurs nuances… Une séquence, lorsque j’écris un scénario, j’ai le sentiment d’écrire un scénario. Si l’on change un mot ou une virgule, j’ai le sentiment d’entendre des fausses notes. Si l’on rajoute des musiques je vais être frustrée, soit parce qu’elle prendra le dessus sur la voix des acteurs, soit l’on “entend plus” les silences, soit je l’aime beaucoup trop et je souhaite couper les dialogues… Conflit. En plus, j’étais très émue en écrivant ce film, je savais que ce serait un truc émotif, quand c’est comme ça et que l’on me rajoute des musiques, ça me la coupe. J’adore le compositeur avec qui je travaille, il y avait l’envie de garder quelque chose d’assez sec, de conserver les nuances des acteurs et, petit à petit, laisser place aux violons. Au moment où Alice rencontre le bébé, il y a une certaine libération que la musique exprime bien.

On est toujours dans le monde de l’adoption de la référence d’une maman, la place du père est très souvent inexistante, autant dans la recherche des origines. Même si le rôle de Gilles Lellouche n’était pas celui d’un père, sa place était très intelligente.

Jeanne Herry : C’était important d’y mettre une image masculine au milieu de toutes ces actrices. Je me suis éclatée à l’écriture pour cet idéal masculin, à la fois viril et féminin. Image forte : un homme et un bébé. Qu’importe l’action, c’est une image forte, même dans la vie. Cela prouve où nous en sommes dans la société, c’est une image qui frappe, qui attendrit, redonner du contenu et du sens à tous ces gestes là. Pour moi c’est plus un homme qu’un père. Je ne suis pas militante des familles homoparentale, je n’ai pas un point de vue développé là-dessus, juste dire “Pourquoi pas. Pourquoi pas à ce moment là, la meilleure personne pourrait être un homme, ou une femme.”

Pupille_Olivia_Cote.jpg©StudioCanal

Être dirigée par une réalisatrice et scénariste à la fois, comment c’est ?

Olivia Côte : C’est une partition. Vraiment, si l’on modifie une virgule, un mot, elle nous dira que ça ne va pas. En même temps, c’est tellement bien écrit que l’on ne peut pas changer son texte. On ne fait pas d’improvisation, on ne modifie pas de virgule, mais si l’on bloque, elle va toujours trouver un truc pour adoucir, arrondir. Mains de fer, gants de velours ! A chaque fin de scène, elle est contente car elle sait où elle veut aller “C’est formidable merci beaucoup très bien, merci merci merci !” et il y a une espèce de dynamique, elle nous offrirait des chocolats “Tiens tiens, cadeau, je t’offre quelque chose de très cher, tu le vaux !!”.

Jeanne Herry : Oui je suis très reconnaissante, c’est tellement facile d’écrire des didascalies “Elle se fissure. Elle est traversée d’une émotion intense.” Merci d’avoir été cherché ces émotions, d’avoir sorti de terre ces scènes, je le pense vraiment.

D’où vient l’idée du chewing-gum de Sandrine Kiberlin ?

La première version du scénario était ardue à lire pour les gens : beaucoup de prénoms féminins, on ne savait plus qui était qui, il fallait les caractériser. J’ai voulu lui chercher un tic, pour qu’on se dise “Ah oui, c’est celle qui fait ça !”. J’ai dit à Sandrine de me faire une liste de ce qu’elle aimerait bien jouer. Dans le lot, j’ai sélectionné deux éléments : une femme qui est amoureuse d’un homme qui ne la voit pas et une femme de pouvoir qui cache une addiction. Le sucre. Féroce addiction, mignonne par rapport aux enfants, c’était en même temps un très bon appui de jeu pour Sandrine, qui a naturellement une élégance, un chic, tout à fait capable d’incarner des gens “commun”. Il y a un autre acteur que j’adore, il s’appelle Brad Pitt qui passe sa vie à bouffer à l’écran. On sent que ça vient de lui, ça lui donne une petite contenance, il gère ça comme un maître et j’ai pensé que ça irait bien à Sandrine. Quand on veut montrer qu’un personnage va mal on veut toujours montrer l’alcool, la drogue ou quelque chose de relou et j’ai pensé que là, cette femme à un manque, mais un manque “mignon’”.

Bande annonce

En salle le 5 décembre 2018.

La critique du film à lire ici !

Propos recueillis par Florian Fessenmeyer lors du questions / réponses entre l’équipe et les spectateurs.

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