Hommage à Agnès Varda

« Je disparais dans le flou, je vous quitte. », ainsi se termine l’ultime documentaire d’Agnès Varda. C’est dans ce flou que la cinéaste est partie, laissant derrière elle plus de 60 ans de cinéma, de poésie, de musique, d’art. Jeunesse éternelle, générosité, et inspiration sans fin, voilà ce qui caractérise Agnès Varda, tout aussi poétique qu’engagée. Elle aimait profondément les gens, et les gens le lui rendaient bien. Pour honorer son art et sa personne, cela me paraissait pertinent de publier une courte analyse de son œuvre la plus fameuse, Cléo de 5 à 7.

Avant toute chose il est important de comprendre l’importance de ce long-métrage dans l’œuvre de la cinéaste, puisqu’à sa sortie la presse associe Agnès Varda aux plus grandes romancières du XXè siècle : Virginia Woolf, Colette, Nathalie Sarraute ou encore Marguerite Duras. Ce film a donc lourdement contribué à placer la cinéaste parmi les figures incontournables de la culture du XXè siècle.

 

  • Une narration particulière

Le cinéma, par ses ellipses temporelles, a une forte tendance à présenter un temps diégétique plus long que le temps narratif. Mais Agnès Varda, audacieuse, propose en 1962 un film dans lequel le temps diégétique et le temps narratif s’équivalent. En effet, le film de 90 minutes, chapitré, propose de suivre Cléo déambulant dans les rues de Paris, en attente de résultats médicaux. Ce format est intéressant puisqu’il permet de montrer absolument tous les moments de ce temps réduit. Ainsi ne sont-ce pas les grands axes de la journée de Cléo qui sont montrés au spectateur, mais toute son attente dans les moindres détails. Cela rappelle l’esthétique resnaisienne de la poésie de la vanité du quotidien. Qu’est-il de plus vain que l’attente ? Ce sont au total treize chapitres qui vont occuper l’esprit du spectateur dans l’attente des résultats médicaux de Cléo. Ce choix de chapitrer le film est intéressant puisqu’il permet une pleine conscience du temps qui s’écoule et de l’attente du personnage.

  • Guerre d’Algérie

Agnès Varda signe en 1962 une œuvre engagée contre la Guerre d’Algérie. Une lecture particulière du film permet d’y voir une critique en filigrane tout au long de l’œuvre. Premièrement, certains figurants y font référence. En effet, lorsque Cléo entre dans un bistrot pour mettre une chanson, nous pouvons entendre un personnage au premier plan dire « Stupides événements d’Algérie ! Foutue politique. » Le message est donc ici très clair. Mais la réalisatrice s’adonne également à une critique beaucoup plus subtile. Cléo peut être perçue comme une personnification de la France, de la jeunesse française mise à l’agonie par la Guerre d’Algérie. En effet, le film est pensé et tourné dans les années 1960-61, alors que les affrontements font rage en Algérie depuis plus de six ans. La France est donc dans une période d’incertitude et attend le dénouement de cette guerre, tout comme Cléo attend les résultats de ses analyses. L’héroïne est prise au piège dans cette attente où la mort semble être pour elle la seule issue. En effet, tout au long du film, Cléo se dit et se pense mourante, tout comme la France se meurt peu à peu en Algérie. Cléo est cette jeunesse sacrifiée en Algérie.

Cléo peut aussi représenter cette France qui refuse de regarder l’état du monde qui l’entoure. En effet, durant la première partie du film, Cléo est centrée sur elle-même sans se soucier du monde qui l’environne. Elle se regarde d’ailleurs plusieurs fois dans un miroir au cours de cette partie, notamment en sortant du cabinet de la cartomancienne au début du film, déclarant : « Être laide, c’est ça la mort. Tant que je suis belle, je suis vivante et dix fois plus que les autres. » Tous les autres personnages la regardent aussi. C’est le cas des autres clients de la cartomancienne, d’Angèle, de la marchande de chapeaux… Cette dialectique du regard va ensuite être bouleversée, ce qui va se traduire notamment dans l’apparence du personnage. Là où elle portait massivement du blanc au début du film, l’héroïne se trouve vêtue de noir pour le reste du long-métrage. Le noir du deuil ? Je dirai plutôt le noir de la désillusion. Quand commence cette désillusion ? Durant le « Cri d’amour ». L’interprétation de la chanson « Sans Toi » est traitée d’un seul plan. Le regard fixe dans l’objectif de la caméra rend au cadre toute sa matérialité. À la fin de la chanson, nous assistons à un zoom arrière violent faisant suite à des mouvements de caméra très doux. Cette violence est la violence avec laquelle la désillusion frappe Cléo. La partie suivante présente au spectateur une Cléo qui apprend le regard. Une scène fait particulièrement écho au moment où elle quitte le cabinet de la cartomancienne les regards rivés sur elle : celle sur la terrasse du bistrot. En effet, Cléo se promène sur la terrasse et observe tous les gens assis, sans qu’un seul d’eux ne lève le regard sur elle. Mais cet apprentissage du regard ne peut se faire que dans la souffrance. Cléo est spectatrice d’un homme mangeant un crapaud ou bien un autre s’enfonçant une aiguille dans le bras. Cela traduit la difficulté pour les Français à regarder les choses en face en ce qui concerne la Guerre d’Algérie.

Hommage Agnes Varda Rencontres Telerama2.png27 septembre 2017, théâtre du rond point pour les journées Télérama Dialogue.

Vient finalement la réelle confrontation avec la Guerre d’Algérie par le prisme du jeune appelé en permission Antoine. La guerre est ici ouvertement critiquée puisque le jeune homme déclare « Moi, c’est plutôt mourir pour rien qui me désole. Donner sa vie à la guerre, c’est un peu triste . » Par cette phrase, Agnès Varda déconstruit la mort héroïque à la guerre et enlève toute légitimité à l’actualité en Algérie. Le choix du mot guerre est également intéressant. À l’époque, les termes officiels étaient « les événements d’Algérie », mais le mot guerre n’était pas employé. C’est ainsi qu’Agnès Varda offre à travers son film une diatribe contre la Guerre d’Algérie.

  • Musique et poésie : un lyrisme vardien

Si la dimension politique est indéniable dans Cléo de 5 à 7, on ne peut décemment pas réduire le film à un seul réquisitoire politique. En effet, à travers la musique et une poésie que nous pouvons qualifier de vardienne, une tonalité lyrique se fait fortement ressentir dans le long-métrage. Cela peut paraître anecdotique, mais il est intéressant de rappeler que l’héroïne est une chanteuse.

Agnès Varda fait dans son film une utilisation bergsonienne de la musique qui offre un accès direct à l’intériorité du personnage sans intermédiaire langagier. Nous sommes donc dans de l’émotion pure. Nous allons nous concentrer sur la chanson « Sans Toi » et je m’appuie ici partiellement sur les travaux de Claudia Gorbman. Au moment où Corinne Marchand entonne les premières notes, un doux mouvement de caméra vient la recadrer en gros plan, faisant complètement oublier au spectateur l’espace et les autres personnages. Sur fond noir, l’actrice lève les yeux de sa partition pour regarder directement la caméra dans son objectif. Notons qu’elle découvre la chanson au moment où elle la chante, mais elle lève les yeux tout en continuant à chanter comme si elle la connaissait déjà par cœur, parce que cette chanson résonne au plus profond de son être. Une larme coule sur sa joue et le spectateur est ainsi projeté dans l’intériorité de Cléo. À ce moment là, il est le personnage autant qu’elle est la musique. Le spectateur oublie qu’il est en train de regarder un film et se retrouve frappé en plein cœur par cette plainte élégiaque. La narration est complètement coupée pour laisser place à de l’émotion pure, à ce que Deleuze appelle le gros plan « visagéité ». Le thème musical de cette plainte élégiaque, de ce « Cri d’amour », qui est finalement un appel à la mort, est celui qui sera repris dans la suite du film. La musique symbolise également l’attente de Cléo. Qu’est-ce que la musique ? « Un temps mesuré associé à une voix affective qui fait ressentir le temps de façon subjective ». Là se trouve tout l’argument du film. Agnès Varda l’écrit elle-même dans l’avant-propos du scénario : « À l’intérieur de ce temps mécanique, Cléo éprouve la durée subjective. » Cléo est donc musique.

La musique chez Agnès Varda, si elle est souvent le moyen d’une expression lyrique, peut aussi avoir des dimensions ludiques. C’est le cas de « La Menteuse » ou bien de « La Joueuse ». Ceci étant dit, Varda met toujours la musique au service d’une poésie, que celle-ci ait une tonalité lyrique ou ludique. La poésie s’exprime également par d’autres biais, comme par l’image dans les gros plans sur le visage intensif de Corinne Marchand ou la poésie présente dans les plans des rues de Paris. La poésie est également omniprésente dans les dialogues tout au long du film.

 

  • Cléo de 5 à 7 dans l’œuvre d’Agnès Varda

Ainsi, Cléo de 5 à 7 est-il un long-métrage à la narration particulière et au lyrisme certain accompagnés d’une critique politique. À la sortie du film, Agnès Varda n’avait alors que trente-trois ans ; c’est donc réellement la jeunesse d’une France meurtrie qui s’exprime. C’est un long-métrage qui s’intègre parfaitement dans la filmographie de sa réalisatrice. Des éléments de la filmographie, passée ou future, de la cinéaste se retrouvent dans cet ouvrage. La déambulation dans l’attente de la mort est un thème cher à la cinéaste puisqu’elle l’exploitera à nouveau avec Sandrine Bonnaire dans Sans Toit Ni Loi en 1985. Son attachement au documentaire se ressent déjà dans Cléo de 5 à 7 puisque nous pouvons remarquer une façon de filmer qui se rapproche de celle du documentaire. En effet, lorsque Cléo marche dans Paris, certains passants regardent directement la caméra dans son objectif. La poésie est également présente tout au long de la filmographie d’Agnès Varda et atteint son paroxysme en 1966 lorsque sa poésie est unie au lyrisme de Louis Aragon dans le court-métrage Elsa la Rose. Enfin, cette dialectique du regard dont nous avons parlé est doublement intéressante. Nous savons Agnès Varda très féministe, et Cléo de 5 à 7 est l’un des premiers films dans lequel la femme cesse d’être objet du regard, pour devenir actrice du regard.

Une réflexion sur “Hommage à Agnès Varda

  1. Bravo pour cette analyse riche et fouillée. Le film de Varda est un petit bijou qui se prête à bien des interprétations, avoisine d’ailleurs, par son versant musical, les œuvres de son futur mari Jacques Demy. Agnès Varda se rêvait elle-même même chanteuse et on ne peut évidemment qu’associer la réalisatrice à son personnage (en vie subjective chez la cartomancienne, puis dans les rues de Paris). Elle y questionne son rapport à la mort (qui la accompagnée toute sa vie durant), son rapport à l’amour (elle filmé ici Antoine Bourseiller, le père de Rosalie), son rapport à sa propre image aussi, qu’elle n’a cessé de tourner en dérision (la vanité est le propre de Cleo au début du film). Un film à voir et revoir, pour ce qu’il nous dit du temps qui file.

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