Lost in Translation

Dans le Tokyo du début des années 2000, deux américains séjournent au Park Hyatt Hotel. Lui, Bob Harris (campé par un Bill Murray frappant de sincérité et de sensibilité), acteur à succès sur le déclin, vient tourner un spot publicitaire très lucratif pour du whiskey. Elle, Charlotte (interprétée par une Scarlett Johansson tout en subtilité), jeune femme tout juste diplômée de philosophie, accompagne son mari, photographe pour un groupe de rock local. Rien ne les lie, excepté qu’ils n’arrivent pas à dormir à quelques étages l’un de l’autre.

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Après l’inflexible cruauté de son Virgin Suicides, Sofia Coppola nous adresse cette fois-ci une vision un peu moins fataliste de son thème de prédilection qu’est l’ennui. Loin du calme étouffant de la banlieue résidentielle américaine, celle qu’on pourrait considérer comme la Tchekhov des temps modernes pose ses valises dans la fourmillante mégalopole japonaise. Et c’est bien de fourmis que vont avoir l’air nos personnages toute la première partie du film. Géante, surpeuplée, insaisissable, la capitale de l’Est prend une allure de monstre tentaculaire qui étouffe les deux étrangers du Hyatt. Isolés de leurs proches qui se désintéressent tous de leur situation (en témoignent les dialogues de sourds entre une Charlotte éteinte et son mari branché et nerveux qui ne perçoit rien de son état, ou la relation entre Bob et sa femme qui se résume au choix d’une couleur pour la moquette du bureau), leurs innombrables errances nocturnes relèvent moins du décalage horaire que du décalage qu’ils éprouvent vis-à-vis du monde et de leur entourage. Ils ne vivent pas au même rythme que les autres, à l’image du fax de la femme de Bob qui met plus d’une minute à s’imprimer à l’écran, symbolisant la distorsion du temps qu’il éprouve. Abandonnés à eux-mêmes, dans une culture inconnue et étrange, où personne ne les considère, où l’on parle une langue inaccessible, où ils ne connaissent personne, nos deux protagonistes réalisent à travers la violence qu’ils subissent que leur état n’est que le prolongement de leur condition générale, mariée trop vite pour l’une, depuis trop longtemps pour l’autre. Comme les « Two lost souls swimming in a fish bowl » de Pink Floyd, ils nous apparaissent désincarnés, errants dans un monde vide de motivation et d’humanité. Enfermés dans cette ville autant que dans leur vie, ils sont condamnés à attendre un miracle, frappés d’une inertie flirtant avec la dépression, mais jamais avec le désespoir.

Et c’est là que Lost in Translation se démarque du film d’auteur que tout spectateur redoute, où l’histoire se résume à des personnages neurasthéniques qui se complaisent dans leur propre malheur. Parce ce que si l’inertie du début du film est palpable chez nos deux héros, Coppola ne se contente pas uniquement de plans contemplatifs à travers la fenêtre d’une chambre d’hôtel pour exprimer leur isolement et la distance qu’ils ressentent avec le monde et eux-mêmes, elle en présente les raisons à travers leurs efforts (et leurs échecs) pour s’en sortir. Chacun tente à sa façon de s’extraire de ce poids invisible, en allant à la rencontre de la culture japonaise. Leur bonne volonté est d’ailleurs souvent ce qui fait naître l’humour, notamment durant les tournages de Bob. Et l’humour, c’est bien ce qui va dominer toute la seconde partie du film.

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« I’m trying to organise a prison break, I’m looking for a complice. Are you in or are you out ? » Parce que Lost in Translation, c’est avant tout l’histoire d’un casse. Celui de deux acolytes impromptus qui décident de s’évader de la prison inviolable qu’est devenue leur vie. Inviolable car ils sont incapables d’en déceler la porte de sortie seuls, ni même d’en retrouver la porte d’entrée. Mais à deux, tout devient possible. Grâce à un duo d’acteurs exceptionnels, ce qui semblait jusqu’alors inextricable va tout d’un coup pivoter dans une extraordinaire décharge de vie. L’environnement devient accueillant, comme une invitation à la découverte. On se prend de fascination et d’émerveillement pour cet inconnu devenu chaleureux. Cette prison hostile devient le théâtre de leur libération où ils passent des nuits à rêver debout au lieu de réfléchir assis. Sofia Coppola en profite pour faire ici sa déclaration d’amour à la culture japonaise, notamment (comme souvent dans ses films) avec un clip show rock résumant la libération du personnage hors des limites qui l’opprimaient. Bob retrouve sa jeunesse, Charlotte son humour, et tous deux semblent animés d’une nouvelle flamme, un nouveau désir. Mais une fois de plus, Coppola ne fait pas tout comme tout le monde. Car si pendant tout le film nos clichés du cinéma nous crient au visage qu’ils vont finir par s’embrasser, quelque chose grince par rapport à notre schéma habituel. La différence d’âge et surtout leurs conditions d’homme et femme mariés semblent tout autant une barrière inviolable que leur couple nous semble évident et même nécessaire. Cette ambivalence renouvelle le style de la comédie dramatique, ce qui pourtant devrait en être le fondement : on ne sait pas ce qu’il va se passer entre eux, on ne fait que profiter du moment comme eux, avec eux, tout en savourant le suspense de leur flirt avec lequel le film joue à plusieurs reprises.

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Avec ce film, Sofia Coppola réinvente la comédie dramatique autant qu’elle se réinvente elle-même. Récit quasi autobiographique de sa fin de relation avec Spike Jonze, elle crée un film d’auteur avec une première moitié saisissante de douceur et de mélancolie, qui laisse place à une libération tant désirée qu’inespérée. Tragi-comédie reposant sur le talent incontestable d’un Bill Murray à l’humour très anglais et d’une Scarlett Johansson pleine de finesse, Lost in Translation parle des gens ordinaires qui ne demandent qu’à vivre, le temps d’un voyage…

Bande annonce

Réalisé par Sofia Coppola – avec Bill Murray, Scarlett Johansson, Giovanni Ribisi

Date de sortie : 7 janvier 2004

États-Unis – Japon – 1h42

3 réflexions sur “Lost in Translation

  1. Très belle chronique.
    Je ne me suis pas replongé dans ce « Santori time » depuis belle lurette mais j’en retrouve la saveur à travers cette délicate analyse qui convoque le « Wish you were here » floydien et l’escape game amoureux.
    J’avais oublié que Sofia Coppola avait été la compagne de Spike Jonze.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup !

      En effet le film commence à dater, tout comme leur relation.

      Pourtant, cette histoire aura accouché (si je puis m’exprimer ainsi) d’un des plus beaux dyptiques du cinéma, les deux réalisateurs ayant exprimé leur point de vue sur cette rupture dans des films aussi personnels que singuliers. Comme les deux facettes d’une même pièce, les deux oeuvres se répondent sur les thèmes de l’abandon et du détachement. Un reflet bouleversant qui donne une toute autre ampleur aux deux films !

      Aimé par 1 personne

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