Drunk

« Quatre amis décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Avec une rigueur scientifique, chacun relève le défi en espérant tous que leur vie n’en sera que meilleure ! Si dans un premier temps les résultats sont encourageants, la situation devient rapidement hors de contrôle. »

Professeur dans un lycée danois, Martin nous apparaît comme désabusé par sa mission d’enseignant. Morne, traînant sans conviction son cartable entre les cours dont il oublie le programme et les reproches des élèves et de leurs parents, ce détachement élégiaque se révèle omniprésent chez lui, jusque dans la sphère privée où il entretient une relation épisodique (pour ne pas dire inexistante) avec sa femme et ses enfants. Rien ne semble pouvoir l’atteindre, jusqu’au soir où, après quelques verres, il craque…

Enseignant l’histoire à de futurs bacheliers, Martin nous est inaccessible. Récemment quinquagénaire, il semble lesté, plombé par une charge invisible à mi-chemin entre une apathie mélancolique et un dégoût des autres et de lui-même, que l’on appelle communément dépression. Cette insurmontable inertie n’a même pas de cause évidente, d’évènement déclencheur qui pourrait servir de point de départ à une reconstruction (à part peut-être l’usure du temps, crainte universelle qui nous rend immédiatement sensibles à son mal-être). Présence quasi-fantomatique, comme absent auprès de lui-même, ni ses cours ni sa famille ne sont source de motivation, d’envie ou d’une quelconque émotion pour lui. Le langage est lent, les silences tout autant que les mouvements sont pesants, et le monde extérieur n’est perceptible qu’à travers ce voile étouffant (ou ce tulle, comme on l’appellerait au théâtre) qui recouvre tout le début du film.

Mais le réalisateur nordique ne nous laisse pas le temps de nous ennuyer – si tant est qu’il eût été possible de s’ennuyer face aux prestations poignantes de ses acteurs fétiches qui parviennent à retransmettre avec une subtilité étonnante leur quotidien sans tomber dans le trivial. Après quelques verres lors d’un dîner entre amis, le voile se déchire, cette pudeur asphyxiante qui l’excluait de lui-même se fissure et nous laisse entrevoir le « vrai » Martin, qui comme se réveillant d’un mauvais rêve ouvre les yeux sur ses propres failles avec une émotion déchirante. Mais ce surgissement libérateur était-il dû (uniquement) à l’alcool ? Si oui, était-il réellement bénéfique ? Reproductible ? Le dilemme du film est lancé.

Drunk
©Haut et Court

Témoins de ce soudain accès de sensibilité et probablement désireux de s’extraire d’une situation qu’ils ressentent comme similaire, ses compagnons vont alors faire le pari fou de se lancer dans une expérience sociale visant à établir les bienfaits d’une prise d’alcool quotidienne et contrôlée. Basée sur la théorie incongrue d’un psychologue norvégien selon laquelle il manquerait 0,5 gramme d’alcool par litre de sang aux êtres humains pour vivre pleinement, nos quatre cobayes vont s’engager corps et âme dans leur étude, qui ressemble autant à un défi puéril d’étudiant qu’à l’ultime élan d’espoir d’une poignée d’âmes à l’agonie. Si l’aspect naïf de leur démarche n’est en rien camouflé, l’histoire n’en est pas pour autant une condamnation de la consommation d’alcool. Loin d’en faire une diatribe moralisatrice, Vinterberg traite son sujet avec autant de méthode que de subtilité, et nous tient en haleine du début à la fin.

En effet, si le talent des comédiens en est un moteur nécessaire, le point fort du film est sans l’ombre d’un doute sa gestion magistrale du suspense. En remplaçant graduellement la pudeur de Martin et ses compères par une fantaisie rafraîchissante, l’œuvre nous entraîne progressivement vers un contexte aussi attirant que désagréable car bien connu du spectateur, celui de la soirée alcoolisée qui peut à tout moment mal tourner. C’est là que la notion d’étude expérimentale prend tout son sens, car elle permet d’éviter de tomber dans l’œuvre prévisible où l’on attend simplement le moment où tout va basculer. Ce cadre scientifique autant que la profession des protagonistes donnent un aspect totalement contrôlé aux évènements, et donc rassurant, et permet de faire naître le rire, sans pour autant exempter le spectateur d’un léger scrupule à profiter ainsi d’une situation qu’il conçoit comme dangereuse Car si devant beaucoup de scènes le spectateur se surprendra à rire du ridicule de personnages éméchés (éloge de la liberté d’autant plus agréable à visionner par temps de restrictions sanitaires), il ne s’agit certainement pas d’un rire léger mais d’un rire coupable, grinçant. Vinterberg nous incite à lâcher notre principe de précaution et à nous dire « aller c’est bon ils font attention là… », exactement comme dans une soirée entre amis avant que les choses ne dégénèrent. Exploitant parfaitement cette connivence préétablie avec son audience, il n’a pas à introduire les risques liés à la consommation d’alcool, tout le monde les connaît, et l’angoisse naît d’elle-même tout au long du film. Le spectateur anticipe le danger, sait comment tout ça risque de finir. Il sait qu’à chaque instant où quelqu’un boit, tout peut déraper, et comme les personnages boivent constamment, on est toujours en tension, à l’affût du verre de trop, du gramme qui va tout faire basculer. Comme un hommage à La Vague (Die Welle, Dennis Gansel, 2008), tout le suspense repose sur une expérience sociale dont on perçoit dès la première seconde les potentielles conséquences dramatiques, mais qui nous en fait oublier le risque grâce à l’apport bénéfique incontestable qu’elle confère aux personnages, ainsi qu’à une gestion de l’humour et de la légèreté particulièrement habile, notamment via l’utilisation de musiques extra diégétiques. On saluera à cet égard la distance qu’a prise le réalisateur avec le Dogme95, ligne de conduite qu’il avait établie avec Lars von Trier en 1995 qui, même si elle a produit un chef-d’œuvre tel que Festen, poussait à une rigueur artistique incompatible avec l’esprit libertaire qui émane du film.

Cette sensation d’une inéluctable catastrophe finale donne un aspect tragique tout à fait singulier à ce scénario aux allures simplistes. Sans jamais expliquer d’où vient le problème, la situation initiale nous apparaît comme une fatalité, comme si tous les humains étaient condamnés à traverser ce genre d’état, que la cause était intrinsèque à la condition humaine, biologique, comme ces 0,5 gramme d’alcool qu’il nous manquerait à la naissance. Dans un pays où l’alcool est omniprésent, Thomas Vinterberg, audacieux mais pas prétentieux, ne répond à aucune des questions qu’il pose, se contentant de nous présenter l’histoire de ces quatre hommes désireux de vivre une vie « vraie », coûte que coûte.

Date de sortie : 14 octobre 2020
Date de ressortie : 19 mai 2021

Réalisé par Thomas Vinterberg – avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Magnus Millang…

Danemark – 1h57

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